Mercredi 03 septembre 2014
Madrid. Soirée du 3 janvier 1967. Fin de la chasse à l’homme. Mohamed
Khider, 55 ans, l’homme au «trésor du FLN» gît sur le macadam givré du
(paseo) San Francisco de Sales, froidement abattu de cinq balles par un
tueur à gages à la solde du régime de Boumediène.
«El Dirigente argelino…Asesinado por pistoleros de Bumedien», titrait
le lendemain Madrid, quotidien du soir qui consacra sa une et de longues
pages au militant nationaliste. «Bien évidemment, l’affaire a été
classée par le régime du général Franco et le crime est resté sans
suite», rappellera Ignacio Cembrero, journaliste à El Pais en chinant
dans ses vieilles archives.
Secrétaire général et trésorier du FLN à l’indépendance, Khider, en
exil en Suisse puis en Espagne sous botte franquiste, était l’homme à
abattre. Pour 50 millions de francs suisses (5 à 6 milliards de francs
anciens représentant la somme des avoirs du FLN placés à la Banque
commerciale arabe de Genève, la BCA, au nom de Khider) et dont une bonne
partie avait été mise à la disposition de l’opposition (du FFS de
Hocine Aït Ahmed, au PRS de Boudiaf/CNDR, l’OCRA de Lébjaoui), le
dirigeant historique de la Révolution a longtemps tourmenté les maîtres
du pouvoir d’Alger et donnait du fil à retordre aux régimes successifs
de Ben Bella et de Boumediene.
Et pour cause ! «Les fonds (du FLN), déclarait Khider (Le Monde, 29
août 1964), sont à la disposition de l’opposition jusqu’au dernier
centime.» L’affaire du «trésor du FLN» ne connaîtra son dénouement qu’à
l’avènement du régime Chadli Bendjedid et au terme d’un accord intervenu
avec les héritiers Khider qui accepteront de transférer les actions de
la BCA au profit de l’Algérie qui devient propriétaire d’une banque en
Suisse : la Algerishe Aussenhandels, la Banque algérienne du commerce
extérieur (BACE) en l’occurrence. Prospère, roulant sur l’or mais
méconnue du grand public, la Algerishe Aussenhandels, basée à Zurich,
n’en a pas fini pour autant avec les scandales et paris de casino.
Entre 2003 et 2008, Khelil et Bédjaoui, y opèrent leur «casse»
spectaculaire. En 2003, Chakib Khelil, ministre de l’Energie et P-DG de
Sonatrach, confia au fonds d’investissement américain Russel Investment
et plus précisément à sa succursale basée à Dubaï et dirigée par Farid
Bédjaoui, Rayan Asset Management, la gestion du portefeuille de titres
diversifié, près d’un (01) milliard de dollars, détenu par Sonatrach
auprès des compagnies pétrolières américaines Anadarko (12 millions
d’actions) et Duke Energy (16 millions d’actions).
La BACE est mise à contribution, chargée de «transférer» les fonds de
Sonatrach dans les caisses de la Rayan Asset Managment. En avril 2010,
Khelil évoquera ces cessions d’actifs, non sans pointe de jubilation :
«Les fonds ont été restitués et nous avons fait un gain de 600 millions
de dollars sur un investissement d’un milliard de dollars (…) Et vous
pouvez imaginer si nous avions un peu plus d’argent, nous aurions pu
gagner un peu plus.»
Genève. 14 juin. «Trop humain». Thème de l’exposition à l’affiche au
musée international de la Croix-Rouge. Aux abords du Léman, dans le
froufrou des jardins anglais, des sculptures de corps douloureux, de
figures emmaillotées, photographies et toiles de maîtres, toutes dédiées
aux spectacles de la guerre et à la souffrance humaine s’exposent au 7,
rue de la Paix de la ville Romande. «Les avoirs algériens en Suisse ?
Vous aurez plus de chance en cherchant une aiguille dans le grand désert
de l’Algérie», s’amuse Maître Ridha Ajimi, avocat fribourgeois
d’origine tunisienne. En importance et volume, les fonds algériens
placés en Suisse seraient, selon lui, «en tout point incomparables aux
fortunes des Benali, El Gueddafi ou les Moubarak.»
Au nom de plusieurs collectifs, associations et ONG, Me Ajimi
multipliera (depuis janvier 2011) les dénonciations pénales, introduira
requête sur requête auprès des autorités helvétiques, et des demandes
multiples de gel des avoirs des membres des clans. L’avocat s’est fait
particulièrement remarquer, et ce, dès la chute du régime de Benali en
prenant part aux actions du Comité suisse de soutien au peuple tunisien —
notamment devant le siège de HSBC à Genève —, et à la «traque» de
l’argent et des biens acquis en Suisse par les dirigeants tunisiens,
égyptiens et libyens et leur familles.
Cinq ans après, désillusion et cul-de-sac intégral. «Nous n’avons
réussi à bloquer que 50 millions de francs suisses. Ça ne représente
même pas 1% de la fortune du clan Benali estimée elle à plusieurs
milliards de francs suisses.» En matière de dissimulation des biens
illicites, les dignitaires du Sud peuvent compter aussi bien sur la
sacro-sainte institution du secret bancaire, ses clubs de blanchisseurs
réputés, et la magie des comptes numérotés. «L’argent et les biens
détournés ne sont quasiment jamais au nom des personnes physiques.
Il s’agit souvent d’argent placé dans des comptes numérotés ou au nom
de sociétés écran ou offshore domiciliées dans des paradis fiscaux.»
L’avocat militant décrit un monde où le secret est quasi-total, et un
révoltant deux poids, deux mesures pratiqué par la Confédération
helvétique. «Quand on se présente à la Finma (puissante autorité de
contrôle bancaire) pour de simples informations, on nous rit carrément
au nez. Il n’empêche que quand il s’agit d’une demande américaine, on
s’exécute illico presto, et quand c’est un pays du Sud, un pays arabe,
on serre davantage la vis du secret bancaire.»
Joint-ventures ou les pompes à fric des négociants suisses
Genève. Au 9e rang des places financières globales. Haut lieu du
négoce des matières premières, la ville de Suisse romande, avec ses 400
monstres du négoce et de courtage (Cargill, Trafigura, Vitol, Gunvor …)
établis aux bords du lac Léman s’arroge aussi bien les premières parts
des marchés du pétrole (un quart du pétrole africain) mais aussi des
céréales, sucre et café, brassant un chiffre d’affaires dépassant les
666 milliards d’euros par an.
«Vous imaginez ce que cela représente en termes de volume financier, de
nombre de transactions par jour… Quid des magistrats et procureurs qui
enquêtent sur les affaires financières à Genève ? Ils ne sont que six
!» Pour cet expert en négoce des matières premières, cette disproportion
d’enjeux et moyens renseigne sur toute la faiblesse du système pénal
suisse, «incapable de lutter contre la grande corruption
internationale».
Marc Gueniat est enquêteur dans le domaine des matières premières au
sein de la Déclaration de Berne, une fondation suisse engagée dans
l’«aide au développement» et pour des «relations plus équitables entre
la Suisse et les pays du Sud». Ses investigations portent sur des cas de
corruption impliquant des entreprises suisses intervenant dans le
segment très opaque du pétrole mis en vente par les Etats et les
compagnies publiques.
Ses rapports et enquêtes menés au Nigeria, en Angola, en Guinée Conakry
soulignent tous la «position hégémonique» des négociants suisses,
dominant de loin les exportations au Cameroun, au Gabon, en Guinée
équatoriale, au Nigeria et au Tchad où la société Glencore a acquis, en
2013, 100% de la part étatique du pétrole pour une valeur correspondant à
16% du budget national de ce pays, l’un des plus pauvres de la planète.
«Avant, dit-il, j’avais des notions sur leurs parts de marché, je
savais que les sociétés suisses contrôlaient un tiers du commerce
mondial du pétrole, ce genre de choses, mais lorsqu’on va dans le
détail, on se rend compte combien ces pays et univers sont les zones de
confort des sociétés suisses et on découvre l’ampleur de la corruption
et de la misère qui ravagent ces pays.» Et c’est à travers les
joint-ventures (entre sociétés suisses et compagnies nationales
publiques ou privées apparentées aux dignitaires du pouvoir et leurs
familles), explique-t-il et via les partenariats systématiquement
domiciliés dans les paradis fiscaux que s’organisent les pillages des
ressources .
«Et ce qui choque le plus, c’est que ces sociétés étatiques détournent
une grande quantité d’argent qui appartient aux populations, comme au
Nigeria où en septembre dernier le gouverneur de la Banque centrale a
écrit — et rendu publique sa lettre —, au président de la République
l’interpellant sur le fait que la Nigerian National Petroleum (compagnie
nationale des hydrocarbures) a oublié de transférer… 20 milliards de
dollars en 18 mois de ses comptes sur ceux de l’Etat. Avec une telle
somme, combien d’écoles, de routes, d’hôpitaux… auraient pu être
construits alors que là elle n’a profité qu’à une caste corrompue, qui
bénéficie de la complicité active des sociétés suisses».
Dans les faubourgs et Rues basses, dans le Saint Gervais, La Rive, et
autour des quartiers bancaires de Hollande, du Parc des Bastions
prospèrent les cabinets et sociétés de trading pétrolier : Vitol, Totsa,
la filière genevoise du géant Total, Gunvor… qui font transiter (sur le
plan comptable) par Genève-Cité plus d’un tiers du pétrole mondial,
enrichissant requins de la finance et potentats du Sud confondant
souvent la Banque centrale de leur pays avec leur porte-monnaie.
Genève, capitale économique du monde arabe
Le Printemps arabe a tout juste fait sonner les cloches des banques
suisses, estime Gueniat, sans rien changer de leur statut de receleur
universel vicié à la destinée même de la Confédération helvétique.
«Certes, c’est de plus en plus difficile aujourd’hui pour les élites
politiques de posséder directement des comptes bancaires en Suisse, mais
ils le font désormais autrement via des sociétés de négoce aux comptes
desquels ont accès les hommes du pouvoir ou en achetant, c’est toujours
possible, sa villa cash sans passer par une banque et sans être
inquiété par le dispositif antiblanchiment».
Beaucoup d’oligarques russes, mais pas seulement, ont acquis ces
dernières années (par sociétés immobilières aux porteurs) et à des
sommes faramineuses des résidences à Genève au bord du lac. En cette
saison, et comme chaque année, la palme du débarquement massif revient
aux têtes couronnées du Golfe, princes et leurs familles débarquant en
smala avec une armée de domestiques et de conseillers sur les rives du
Lac Léman. «Genève, capitale économique du monde arabe», titrait l’Hebdo
genevois. Hôtels et palaces, villas et résidences de luxe, manoirs,
horlogerie-joaillerie… rien ne résiste à la boulimie acheteuse des rois
et princes d’Arabie, aux dignitaires et puissants hommes d’affaires
arabes…
«Les puissants dirigeants algériens ont aussi leurs habitudes : au
Mandarin Oriental Geneva, un 5 étoiles à plus de 543 euros la nuitée, ou
au Métropole Hôtel» et autres palaces avec vue sur la rade animée,
ses kiosques à musique, l’immanquable jet d’eau et eaux vives du Rhône.
«C’est surtout pendant les fêtes, en été, témoigne Yves Steiner, qu’ils
viennent apprécier les feux d’artifice.
On compte également des
militaires algériens qui jettent leur dévolu sur les innombrables
cliniques privées du canton.» Yves Steiner est journaliste
d’investigation à la Radio Télévision Suisse (RTS).
A son actif, des enquêtes mettant en cause (pour corruption et
blanchiment) des multinationales, à l’instar du géant canadien
SNC-Lavalin Group épinglé en avril 2012 pour des affaires de corruption
en Libye, entre autres. L’ex-vice-président du groupe SNC-Lavalin,
Riadh Ben Aïssa, un Canadien d’origine tunisienne, est en prison à Berne
pour avoir versé plusieurs millions de francs suisses (130 millions) à
Saâdi El Gueddafi, fils du guide libyen, le colonel El Gueddafi, en
échange de juteux contrats. Dans cette affaire, Steiner relève toute
l’ingénierie de la corruption et blanchiment :
des banques (EFG), des
sociétés offshore (Tresca Holdings), et des cabinets d’avocats ou les
fameuses machines à laver plus blanc que blanc : tout y est «L’enquête
SNC Lavalin est partie, dit-il, littéralement en explosion.
De partout.» Avec des commissions rogatoires et demandes d’entraide
judiciaires avec notamment le Canada et l’Italie qui ont mis à nu toute
l’architecture financière et les conduits de corruption. «Les procureurs
fédéraux suisses sont tombés sur un certain nombre d’affaires connexes —
comme le projet de construction du barrage de Tizou Ouzou, entaché de
corruption — et autres phénomènes en lien avec des sociétés italiennes
et algériennes : Eni, Sontrach, Saipem (filiale d’ENI) et on retrouvera
cette banque suisse installée à Zurich, Habib Bank utilisée par
Bédjaoui pour reverser les commissions aux dirigeants italiens et
algériens en contrepartie des contrats signés avec la Sonatrach».
Le journaliste s’est intéressé à quelques-uns des noms qui reviennent
souvent dans les affaires imbriquées de corruption impliquant les
sociétés canadienne, algérienne et italienne (ENI). En tête,
l’insaisissable «agent commercial» de SNC Lavalin/Saipem : Farid
Bédjaoui, propriétaire de sociétés et comptes en Suisse et aussi à Reda
Hameche, «the key-decision maker», (l’homme-clé de la décision) à
Sonatrach, «réfugié» depuis 2009 dans le sud de la Confédération
helvétique.
Le reporter de RTS a tenté de le retrouver.
Sans succès. «Je sais qu’il vit avec ses enfants dans les villes
situées autour de l’arc lémanique», dit-il. «Boîte noire» de la
compagnie Sonatrach, recherché — sans grande conviction — par la justice
algérienne, Hameche se serait établi à Montreux, dans le canton vaudois
; d’autres sources le localisent à Lugano, dans le canton du Tessin, la
Suisse italienne, tout près de SamcoSagl¸ la joint-venture
algéro-italienne (incorporée à Lugano en 1975) ayant servi de courroie
de transmission d’une partie des commissions (197 millions de dollars)
«versées» par Saipem (filiale d’ENI) au triumvirat constitué par
l’ancien ministre de l’Energie et des Mines Chakib Khelil, son neveu et
homme de main Reda Hameche et Farid Bédjaoui en contrepartie de quelque
huit milliards d’euros de contrats conclus avec Sonatrach.
Ziegler vs capitaux en fuite
A la terrasse de Bagatelle, café-glacier-bar, sis place des
Vingt-Deux-Cantons, le professeur Jean Ziegler, 80 ans, sériait des
souvenirs de l’épopée de l’Algérie en lutte, évoquant en «off»
quelques-unes de ses relations privilégiées avec les dirigeants
historiques de la Révolution et dont nombre d’entre eux a gardé un lien
charnel, quasi mystique avec la Confédération suisse, un amour qui ne se
dément toujours pas pour la cité de Calvin.
Ziegler se dit «épaté», «sous le charme», ajoutait-il, devant les
jeunes générations d’Algériens, les diplomates surtout, «dont l’amour de
la patrie et la foi en les idéaux révolutionnaires sont chevillées à
leur existence». Sur les avoirs algériens (ou des Algériens) en Suisse,
le professeur (qui a pourtant noirci des pages sur le fameux «trésor» du
FLN), ne veut rien dire, déclinant courtoisement la demande
d’entretien, prétextant ses fonctions onusiennes — il est membre du
Comité consultatif du conseil des droits de l’homme de l’ONU — «A chaque
fois que je fais une déclaration à la presse, le représentant de
l’Algérie à l’ONU nous adresse des protestations officielles.»
Mais dans Une Suisse au-dessus de tout soupçon, Ziegler avait déjà
presque déjà tout dit sur cette «organisation bancaire suisse jouant le
rôle de receleur pour le compte du système impérialiste mondial».
L’intellectuel engagé suisse n’en revient toujours pas d’avoir mis a nu
«l’oligarchie suisse» et ses «activités de receleur de capitaux en
fuite» dont seuls souffrent les «peuples et les Etats»
Mohand Aziri
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