-L’acquisition par le FNI de 51% des parts sociales d’OTA a
suscité de nombreuses questions, notamment sur le prix et l’opportunité
d’une telle transaction. Qu’en pensez-vous ?
Est-il opportun pour un fonds (le Fonds national d’investissement, FNI)
public d’acquérir des parts sociales d’une entreprise mixte détenue par
un investisseur majoritaire étranger ? Il faut signaler que depuis son
installation en Algérie, OTA a eu beaucoup de démêlés avec les
autorités. Elle a fait l’objet d’un redressement fiscal, d’une
condamnation pour fraude fiscale, d’une interdiction de transfert de
dividendes et a procédé à une vente illégale de la licence à Wimpelcom,
et ce, à travers une cession d’actions. La prise de participation d’un
fonds d’investissement public avec une entité coupable d’autant
d’irrégularités constitue un véritable malaise éthique. Mais Orascom a
recouru à l’arbitrage international parce qu’elle estime avoir été
lésée. Il faut peut-être revenir en arrière.
Les autorités algériennes avaient gelé, en 2010, le transfert des
dividendes d’OTA en raison de soupçons de fraude fiscale. Le gel des
transferts de dividendes frappe en général une entité fortement
soupçonnée de manœuvres frauduleuses. L’opérateur de téléphonie mobile
Djezzy a perdu toutes les actions en justice intentées contre la Banque
d’Algérie visant à annuler le redressement fiscal.
Djezzy est accusé d’avoir commis, de 2007 à 2009, des infractions
financières multiples. Les appels introduits par Orascom Telecom Algeria
(OTA) et Orascom Telecom Holding (OTH) ont été jugés irrecevables.
Après plusieurs amendes infligées par la justice en 2010, OTA avait
écopé d’une nouvelle amende en mars 2012 suite à un verdict de la
justice qui a, cette fois, assorti la condamnation financière d’une
peine de prison à l’encontre d’un membre de l’équipe dirigeante d’OTA
pour les mêmes chefs d’accusation relatifs aux violations de la
législation sur les changes. Il est quand même curieux qu’au moment même
où Djezzy était condamnée par la justice algérienne, le ministère des
Finances négociait le rachat.
-Le montant de la transaction reflète-t-il réellement la valeur des actions rachetées ?
Il est quand même curieux que tant de déboires avec les autorités et la
justice n’aient pas affecté la valeur de Djezzy. Il faut savoir qu’en
général, il y a deux façons d’obtenir la valeur. La première concerne la
valeur patrimoniale, c’est-à-dire les actifs et le passif, ou l’actif
net corrigé, pour avoir une première idée de l’évaluation. Or, dans ce
cas, il suffit de revoir la valeur d’acquisition de la licence et des
investissements consentis comme patrimoine pour constater que le prix du
rachat des actions est ahurissant. Un expert m’a d’ailleurs dit que ce
volume de bénéfices ne s’enregistre que dans les casinos.
La seconde méthode d’évaluation est celle que les professionnels
appellent l’évaluation par le Good Will, c’est-à-dire par les bénéfices
que peut rapporter l’entreprise. Les évaluateurs ont semblé oublier que
Djezzy n’a plus que deux années d’exercice vu la date prochaine
d’expiration de la licence (2015). A moins qu’ils aient prolongé la
durée de vie de Djezzy avec la licence 3G dont on ne connaît pas la
durée. En lui accordant la licence 3G, les autorités algériennes ont
donné un envol extraordinaire et inespéré à la valeur de Djezzy.
-Les autorités affirment que le rachat des 51% des parts
d’OTA était le seul moyen d’éviter l’arbitrage international auquel a
recouru OTH, qui était porteur de risque pour l’Etat. Est-ce le cas ?
Je pense qu’au lieu d’acheter une entreprise au matériel obsolète et au
Good Will très réduit par une expiration prochaine de la licence, les
autorités algériennes auraient pu adopter un des scénarios suivants :
mettre fin à la licence d’OTA pour cession illégale, relancer un appel
d’offres pour une autre licence et attaquer OTH pour violation du cahier
des charges en cédant la licence irrégulièrement à WimpelCom. Ou alors
attendre l’expiration normale de la licence, lancer un appel d’offres
avec une mise à prix substantielle proportionnelle au Good Will qu’on
donne (dûment ou indûment) à Djezzy et ainsi renflouer les caisses
publiques au lieu de les saigner. Il est certain que Djezzy aurait
accepté une entrée gratuite du FNI dans le capital et à hauteur du
minimum légal en contrepartie d’une prolongation de la licence.
-La question qui reste posée est celle de savoir pourquoi
avoir acheté ce que l’Etat pouvait prendre gratuitement ou en se faisant
payer ? Par ailleurs, dans le deal entre le FNI et OTA figure l’abandon
par Djezzy de la procédure d’arbitrage devant le Cirdi. La volonté de
l’Etat algérien d’éviter une condamnation peut-elle expliquer ou
justifier ces compromis ?
Je ne comprends pas l’audace d’un investisseur coupable de tant
d’irrégularités. Tout comme je ne comprends pas, non plus, cette peur ou
panique (feinte ou réelle) des autorités algériennes devant les
procédures d’arbitrage. Les griefs de Djezzy devant le Cirdi
tourneraient autour des condamnations fiscales dont il conteste la
légalité. La volonté d’éviter l’arbitrage peut trouver son origine dans
une impéritie des autorités fiscales algériennes qui, finalement,
doutent du bienfondé de leurs décisions ou dans la recherche d’un
compromis douteux au détriment du Trésor public.
-D’après vous, quel est le deal qui lie le FNI à OTH ?
Ce deal comprend de nombreuses obligations entre les parties ; il doit
être évalué dans sa globalité, et passer par plusieurs phases, à savoir
le payement par Djezzy de ses dettes fiscales, notamment le
redressement, et son autorisation à transférer les dividendes. Le terme
deal signifie accord ; l’Etat algérien donne une piètre image en
négociant.
La question qui reste posée est de savoir pourquoi avoir acheté ce que
l’Etat pouvait prendre gratuitement ou en se faisant payer un attribut
fondamental de sa souveraineté qui est le recouvrement de l’impôt. Pour
la dette fiscale, il est quand même paradoxal que le fisc, nanti de
privilèges et de facilités d’exécution judicaire forcée, n’ait pas
réussi, pendant toutes ces années, à faire payer OTA.
L’Etat semble négocier sa souveraineté fiscale. Pourquoi tant de
faiblesses ? En plus, pour l’autorisation de transfert des dividendes,
il faut rappeler que cette interdiction a été décidée suite à une fraude
fiscale qui constitue un délit ou crime économique.
Cette interdiction ne peut être levée que par décision judicaire suite à
une annulation de la condamnation pénale. Cette transaction est une
atteinte à l’autorité et la suprématie de la justice. Il semblerait que
Djezzy n’ait pas régularisé sa situation vis-à-vis du fisc et la Banque
d’Algérie. Pourtant on avait déclaré que le lancement de la 3G a été
reporté afin de permettre à Djezzy d’apurer sa situation pour
soumissionner. Il ressort de ce qui précède que Djezzy a été autorisé à
soumissionner alors que sa situation fiscale n’était pas apurée.
Salima Tlemçani
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